Les carnets d'UrRequiem

UR ?

Un requiem ? Oui. Mais pas la dernière glane avant inventaire. Pas encore. Celui-ce, en attente d'un autre, ultime, incarné, sera virtuel, une "sorte de plan lumineux, découpé au milieu d'indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l'embrasement d'un feu de Bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit... " (Swann/Proust)
Une architecture en cinq "plans lumineux", cinq mouvements dans ce requiem "électrique", virtuel, faisant les yeux doux à la symphonie, et même à l'opéra. Un requiem gauchi, affublé du préfixe "Ur", "originel" en allemand...un bilan, composé au tournant du millénaire, où des souvenirs impudents ressurgissent par lambeaux. Mais Ur est aussi la ville natale d'Abraham. Rituel, confessionnel ? Un requiem emplumé chez Papageno.

1. CORBEILLE DE VERRES

Le tableau éponyme du peintre alsacien Sébastien STOSKOPFF (1597-1657) est une métaphore de la précarité de la vie, une "vanité"
Laissez-moi mourir, chante Arianna, dans un fameux lamento, dernier vestige d'un opéra perdu de Monteverdi. Lamentations triturées, saturées jusqu'à l'obsession. Lacérées, déchiquetées. La transparence des entrelacs fragiles des voix d'enfants, la vannerie des instruments en un cannage suranné, les soupirs plombés, les pleurs éphémères de l'héroïne deviennent verre, puis harmonica de verre. Stosskopf rencontre Monteverdi.

2. GLAS DE VENISE

13 février 1883 :"ce jour sacré où Richard Wagner mourut à Venise" (Nietzsche)
Il y avait composé une partie de son opéra Tristan und Isolde inspiré, dit-on, par un poème de August von Platen : Tristan ..."Celui qui de ses yeux contempla la beauté est déjà sous la tutelle de la mort"
Mais la filiation avec le poète allemand est plus évidente dans la Mort à Venise de Thomas Mann...
Liszt et sa Lugubre Gondola... le glas de son piano devient airain sonore, les pleurs de Unstern et du Moine Triste se mêlent en sanglots aux battements des cloches et se noient parmi les algues des eaux saumâtres de la lagune...Au loin les moines chantent les Morts, (texte de Lammenais) emportant le corps dans "une aurore invisible et un jour qui ne finit pas"... comme dans Nuages Gris...Trübe Wolken... nuages troubles...
" La rame du gondolier semble creuser dans l'eau, la tombe du silence et le pleurer de ses larmes " H.de Régnier

3. DIES IRAE

" Dies irae, dies illa : jour de colère que ce jour-là, où le monde sera réduit en cendres... les cieux et la terre seront ébranlés...oh, jour plein de larmes..."
Redoutable texte de la liturgie des défunts ! Des voix -ma voix, mes voix- se répondent, imprécatrices, confidentes. Indécentes. ( " Je est d'autres " écrivait Claude Simon en paraphrasant Rimbaud) Décalage du texte rituel latin, catholique (donc " universel ") avec les grondements eschatologiques des grandes orgues et le répons barbare des cuivres, comme le " mugissement des prophètes" (Lettrines/Julien Gracq) Entre les lambeaux des rideaux rouges du théâtre-cathédrale, les éclairs aveuglants du lycopode surexposent les remugles des marches militaires et les miasmes des fêtes foraines... " je gémis comme un coupable..."

4. LA REINE DE SABA

Hommage à la " reine du sud, venue des extrémités de la terre " (Mat 12 : 42) " Mêlant dans sa personne l'Afrique sauvage et la mystérieuse Arabie " (Jacqueline Dauxois)
Comment ne pas penser à la belle Sulamite du Cantique des Cantiques (1 : 5,6)" moi, noire harmonieuse...oui le soleil en moi s'est miré ")... et à Tristan : "oui, l'amour est inexorable comme la mort " (Cant : 8 : 6)
Dans l'imagerie confuse d'une Afrique et d'un Orient chimériques, les youyous lancinants des glottes noires s'échauffent et enflamment la mélodie triste, " infinie " du début du 3ième acte de Tristan qui devient ainsi brandon exaspéré dans les mains des joueurs de mizzar. Tristan et Isolde se disaient " voués à la nuit "mais le Liebestod est ici consumé par le soleil.

5. IN PARADISUM

" In paradisum deducant te Angeli..."
"Qu'au paradis les Anges te conduisent...que le chant des Anges vous accueille..."

Les anges font l'ange. Forcément. Ils chantent ! Ils se mettent aussi au piano-bastringue et autres instruments loufoques. On s'amuse, on se fait des farces...Ah, les gentils "putti" ! Ces garnements s'essaient même aux cloches de Montsalvat. C'est la fête !
Le berger-messager (angelos) fait encore une apparition. Pendant un dérisoire et ultime écho de la valse musette du "Jour de colère", les oiseaux gazouillent. C'est le "sourire de l'Ange" chez Papageno !